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L’âme et l’image
Certains critiques d’art aussi bien que des peintres de confession musulmane expliquent la quasi inexistence de la sculpture et de la peinture figurative en terre d’Islam par l’interdiction imposée par cette religion de reproduire tout ce qui possède une âme.
Cette croyance existe aussi dans les milieux populaires où plusieurs personnes âgées refusent encore aujourd’hui de se laisser photographier.Ce rapport conflictuel entre l’homme et l’image remonte à des temps très éloignés. Freud écrit que « l’un des procédés magiques dont on se sert le plus communément pour nuire à son ennemi consiste à fabriquer son effigie avec des matériaux quelconques(...)Tout ce qu’on inflige à cette effigie frappe également le modèle haï. » Otto Rank ajoute que « la crainte de faire son portrait ou sa photographie est répandue dans le monde entier. On la trouve chez les esquimaux,aussi bien que chez les Indiens d’Amérique,chez les peuplades de l’Afrique Centrale ,en Asie, aux Indes Orientales et en Europe(...)Pour eux ,l’âme est représentée par son image ,ils craignent que le possesseur étranger de cette image ne puisse se livrer sur elle à quelques malifices,mêmes mortels » .
Mais les historiens et les archéologues font remonter l’existence de l’art -bien qu’il ne soit appelé ainsi que récemment-aux chasseurs paléolitiques.Plusieurs grottes ont été découvertes regorgeant de scènes de chasses dessinées sur les parois rocheuses.Ces savants donnent plusieurs explications aux causes de l’apparition de cet art pariétal.On peut en retenir deux: sa valeur sacrée et sa valeur fonctionnelle, valeurs qui se confondaient d ’ailleurs dans l’esprit des chasseurs. Cependant l’art n’a pris sa valeur purement esthétiques que ces derniers temps.Il existe encore de nos jours des traces de peintures corporelles permanentes ou passagères comme le tatouage dont la signification s’est perdue dans la nuit des temps pour devenir aujourd’hui ,comme le maquillage, un effet de beauté.L’art,sous toutes ses formes, a donc été,depuis le début ,un rapport assez étroit entre la vie quotidienne et la vie spirituelle des gens.Les nouvelles religions monothéistes ne pouvaient donc pas ignorer son existence.
Aujourd’hui où l’image domine le monde à travers tous les médias,l’homme musulman se trouve à la recherche de la sienne et refuse ces images floues et déformées que le miroir occidental lui renvoie de lui même.A la différence de l’homme occidental qui s’est forgé une image avantageuse et qu’il a fini par intégrer jusqu’à se confondre avec elle à travers tous les arts(cinéma, TV, photographie, peinture ,sculpture etc)et à travers les âges de l’Antiquité grecque et la Renaissance jusqu’au vingt et unième siècle;image qu’il embellit chaque fois un peu plus et qu’il impose comme modèle de l’Image de l’Homme. L’homme musulman se débat à la recherche de son image en essayant de mimer celle de l’Autre tout en la rejetant.La civilisation future a crée un nouvel homme l’homo iconicus- un homme qui vit désormais dans un monde virtuel où l’image n’est plus le reflet de ce qui existe,de ce qui est pris et emmagasiner par les appareils photos ou les films des cameras mais la création par l’image et de l’image d’un monde qui n’existe que dans l’esprit d’un programmeur.
Il est devenu courant aujourd’hui de juger de l’évolution d’un domaine quelconque (sciences ,arts, économie etc) en référence au modèle occidentale étant donné qu’il s’est imposé par son savoir-faire et sa pénétration dans toutes les sociétés du monde même dans les coins les plus reculés de la terre.Il n’est pas rare d’entendre des penseurs des pays du tiers-monde se référer à la démocratie occidentale,au développement technologique occidental et à tout le modèle occidental en général dans leurs discours. Mais bien que l’évolution générale d’une société (dans tous les domaines )ne puisse être identique à une société voisine on peut cependant constater l’existence de certains points communs auxquels ces sociétés se réfèrent c’est le cas par exemple de la religion.Ces religions, pour des raisons historiques tendent à se regrouper dans une aire géographique assez précise.Ici,autour de la mer Méditerranée,plusieurs attributs culturels ont concerné et touché tous les peuples des pays du pourtour méditerranéen: on peut aller de la civilisation pharaonique,phénicienne,gréco-romaine à la civilisation judéo-chrétienne et enfin musulmane.Il est donc important de voir l’attitude de ces religions vis-à-vis de l’image à partir de leur livre saint et de leur traditions.
En ce qui est des Hadiths du prophète Mohamed rapportés par Mouslim et Boukhari deux positions se dégagent .En effet on peut comprendre l’interdiction dans certains cas, comme dans le hadith qui dit « Al mousawiron subiront le châtiment extrême le jour du jugement dernier. » Un second hadith rapporté par Mouslim et Boukhari : « Celui qui crée une image sera châtié et sera obligé d’y insuffler une âme mais ne pourra pas. » Dans un autre hadith rapporté par Aïcha,épouse du prophète, « Le prophète vit une image sur un rideau (...);il demanda à Aïcha de décrocher le rideau car les anges n’entrent pas dans les maisons où il y a des images ou des chiens.Elle enleva le rideau et le découpa pour en faire des coussins. » On peut conclure que l’image est restée à la maison mais sous une autre forme:au lieu de rester debout et en entier elle a été découpée en plusieurs parties qui ne formaient plus un tout qui pourrait suggérer une image de culte.
En ce qui concerne les poupées Mawerdi rapporte ceci: « Les poupées ne sont pas employées dans un but de désobéissance aux prescriptions divines,mais seulement pour habituer les fillettes à élever les enfants,il y a cependant quelque chose qui frise le péché,car il y a reproduction de figures d’êtres animés et ressemblance avec les idoles.Il y a donc une manière de voir qui en permet l’usage et une autre qui le réprouve, et c’est d’après les circonstances qu’il y aura lieu de le réprouver ou de l’admettre.Le prophète, pénétrant un jour chez Aïcha, la trouva jouant avec des poupées, et il la laissa faire sans marquer de réprobation. » En plus l’historien de l’art Titus Burckhardt rapporte dans son livre sur l’art de l’Islam que: « lorsque le Prophète eut conquis la Mecque ,il se rendit d’abord dans l’aire sacrée et accomplit, monté sur sa chamelle ,la circumbilation autour de la kaaba .Les Arabes païens avaient entouré le parvis d’une couronne de 360 idoles, nombre qui correspond aux jours de l’année lunaire. Le Prophète frappa ces idoles de sa canne et les abattit l’une après l’autre ,tout en récitant le verset coranique: « La Vérité est venue;la vanité s’est évanouie ;certes ,la vanité est évanescente. »(xvii, 33 . » Puis ,il se fit donner la clé de la Kaaba et y entra. Les parois intérieures étaient ornées de peintures exécutées par des artistes byzantins sur commande des seigneurs païens de la Mecque; elles représentaient des scènes de la vie d’Abraham combinées à des coutumes idolâtres; s’y trouvait aussi une image de la Sainte Vierge à l’Enfant.Le Prophète recouvrit cette image de ses deux mains et ordonna d’effacer toutes les autres. L’icône de la vierge fut détruite plus tard par un incendie .Ce récit traditionnel indique le sens et la mesure de ce qu’on appelle, à tort, « l’iconoclasme musulman » et que nous préférons désigner par le terme d’ « aniconisme »:Si la Kaaba est le coeur de l’homme, les idoles qui la peuplaient représentent les passions qui obsèdent le coeur et l’empêchent de se souvenir de Dieu . Dès lors ,la destruction des idoles -et par extension le rejet de toute image susceptible de devenir une idole -est pour l’Islam la parabole la plus évidente de la « seule chose nécessaire »,à savoir la purification du coeur en vue du tawhid,du témoignage ou de la conscience qu’ « il n’y a pas de divinité hormis Dieu. »
Par contre,rien dans le Coran n’interdit la reproduction des images.Le seul cas où l’on trouve une référence aux images est la sourate xxi,versets 53/52,67,traduction de Régis Blachère(1966) « quand il dit à son père et à son peuple: « Que sont ces statues devant lesquelles vous vous tenez? »Ils répondirent: « Nous avons trouvé nos pères les adorant. »Abraham dit: « Certes,vous et vos pères,vous êtes dans un égarement évident. »Ils répliquèrent: « Es-tu venu à nous avec la Vérité ou bien es-tu de ceux qui se jouent? »- « Tout au contraire,répondit Abraham,votre Seigneur est le Seigneur des Cieux et de la Terre.(C’est Lui)qui les a créés et je suis de ceux qui en témoignent!Par Allah!Je bernerai certes vos idoles après que vous aurez le dos tourné. » Et il les mit en pièces sauf la plus grande d’entre elles,espérant que peut-être(les impies) s’en prendraient à elle. »
En ce qui concerne la religion Judéo-chrétienne on trouve dans le Deutéronome 27/15- « Maudit soit l’homme qui fait une image taillé ou une image en fonte,abomination de l’Eternel, oeuvre des mains d’un artisan,et qui la place dans un lieu secret. »Et 5/8 « Tu ne feras pas d’images taillées, aucune figure de ce qui est en haut dans le ciel ,en bas sur la terre... » P.R.Leclerc rapporte dans le Magazine Littéraire du mois de Décembre 1989 que: « Dès la fin du VI ème siècle,la représentation de Dieu suscita la controverse;l’évêque de Marseille qui réagit ,-non sans brutalité,contre certaines formes d’idolâtrie- s’expose aux remontrances du pape Grégoire le Grand: « Il ne fallait pas tout de même détruire les images...afin que les analphabétes,en regardant les murs, puissent lire ce qu’ils ne peuvent pas lire dans les livres. » Ce n’était qu’un début, la querelle allait devenir ,plus vaste et lourde de conséquences, une question mettant en opposition l’ancienne tradition juive et la naissante tradition chrétienne.S’affrontent deux conceptions du divin- celle de l’Ancien Testament où Dieu ne doit pas être représenté « parce que vous n’en avez jamais vu aucune forme » et celle de l’Evangile qui affirme que Jésus étant Dieu,le Verbe qui s’est fait chair est montré-. » Cette lutte avait atteint même la monnaie; cette monnaie qui a pris avec l’Antiquité grecque une valeur esthétique,les cités battant monnaie rivalisaient de beauté,avait obtenu avec l’avènement de la chrétienté l’effacement de la figure humaine.Durant le Moyen Age,les rois français n’étaient alors plus représentés sous leurs traits mais sous une apparence symbolique.
On peut conclure que les deux religions ont à peu près la même attitude vis-à-vis de l’image bien que le catholicisme reste plus centralisé hiérarchiquement contrairement à l’Islam où les ordres ne viennent pas d’une source d’autorité reconnue par tous.Mais il est plausible que ce sont bien d’autres raisons qui ont facilité le développement des arts picturaux dans les civilisations occidentales et leur flétrissement dans l’aire arabo-musulmane.Car,tout en supposant que les artistes musulmans se tinssent à cette interdiction formelle(makroh/haram)- ils auraient pu soit reproduire les objets qui n’ont pas d’âme: ce qu’on appelle aujourd’hui des natures mortes:des pommes,des arbres,des maisons etc-soit trouver une autre solution.
La sculpture et la peinture existaient bien avant l’avènement de l’Islam en Arabie;et lors des conquêtes musulmanes et le brassage des peuples il y eut la découverte des miniatures persanes et hindies par les chefs musulmans mais l’art n’a pas pu trouver les conditions propices à son developpement.D’autres formes d’art ont prospéré dans les pays musulmans comme l’architecture,l’arabesque et la calligraphie.Or ,on remarque que ces arts sont entre les mains des rois et des Imams qui se confondaient parfois en la même personne.Il appert avec le recul historique que ces arts n’offrent qu’un champ très restreint pour évoluer et se diversifier contrairement à l’architecture moderne ou la peinture et la sculpture.En plus les arts arabo-musulmans ont tendance à devenir des arts hiératiques au style et aux règles imposés par la tradition. C’est un art officiel soutenu par le seul pouvoir existant (religieux et séculier) donc il est devenu une excroissance qui a marginalisé toutes les autres formes d’art. De là on se demande à quel moment de l’histoire l’art est-il passé de la création des objets usuels donc fonctionnels aux objets décoratifs dont la seule valeur est esthétique. Pour répondre à cette question il faudrait étudier l’évolution de l’art et la situation des artistes dans la société et leurs rapports avec le marché et le système du mécénat. Or l’institution artistique a besoin pour créer et se créer d’un public,d’un musée,d’une critique et d’un marché;et ce qui a constitué le mécénat en Europe c’est d’abord l’Eglise, l’aristocratie puis la bourgeoisie. Le commerce des images pieuses s’est développé jusqu’à se transformer en un marché lucratif grâce aux princes,aux rois et à tous ceux qui pouvaient se permettre de se payer les services d’un peintre ou d’un sculpteur pour faire leur portraits ou tout simplement décorer une église ou un palais.
Comment se fait-il que les Arabes qui ont traduit le grec n’ont pas puisé dans ses arts,sa cultrue,son théâtre mais se sont contentés seulement de sa philosophie et ses mathématiques? C’est que l’art et la culture grecs étaient considérés comme païens.Et c’était d’ailleurs la même position de l’Eglise au début de la Renaissance lorsque les artistes italiens ont commencé à peindre des nus.Il n’y a pas eu dans l’Islam une renaissance laïque parallèle à la religion qui aurait pu développer l’art au service de la religion. Ce transfert a eu lieu dans les divers Islams d’une autre manière pour répondre à ce besoin d’un support matériel à la croyance populaire. Le fait même de ne pas pouvoir personnaliser Dieu en un objet de culte -bien que le fait soit attesté au niveau du langage à cause de l’anthropomorphisme du langage humain-fait que le musulman se tourne vers les Siyed,les Oualis,les mausolées,les tambeaux,les arbres ou les sources sacrées ou tout autre objet qui puisse remplir ce vide qui naquit de l’abstraction de l’idée de Dieu.
L’homme musulman n’a pas d’image visuelle de lui-même.Il est une abstraction qui tend à ressembler à une autre abstraction,à un sur-moi vieux de 14 siècles. Une image qui tend à se renouveler chaque fois pour devenir l’Idéale lui-même et non son image.Chaque nouvelle image s’efface de nos mémoires pour y être remplacée par une autre qui ne correspond pas à celle que nous croyons être la nôtre.Cette quête mène vers l’image idéale de l’Être Idéal qui est le Prophète Mohamed comme si l’histoire et la vie n’évoluaient point et comme si le Prophète ,s’il avait vécu jusqu’à aujourd’hui il serait une personne figée qui n’aurait pas changé.Cela a entraîné dans certains esprit une confusion entre l’image physique(porter la barbe,se raser la moustache...) et l’image morale(être honnête,droit,généreux...) qui,elle, semble plus difficile à imiter. L’homme musulman vit dans une civilisation régressive qui tente de retrouver la pureté originelle.Seulement cette image est restée orale,elle n’est pas visualisée.Il n’y a pas de miroir qui nous renvoie notre image et sa progression à travers les âges.Dans la civilisation arabo-musulmane il y a une lutte entre la parole et l’image(d’ailleurs toutes les religions monothéistes sont des religions du Verbe).Et,en Islam c’est, normalement, la poésie qui aurait dû être interdite car les poètes sont entrés directement en conflit avec le Prophète d’ailleurs on trouve dans le Coran, xxvi-221, « T’annoncerai-je sur qui descendent les Démons? Ils descendent sur tout imposteur plein de péchés.Ils leur communiquent les bribes qu’ils ont saisies mais la plupart d’entre eux sont menteurs. De même les poètes sont suivis par les Errants.Ne vois-tu point qu’en chaque vallée ils divaguent et disent ce qu’ils ne font point? » Ces versets répondent d’après Régis Blachère à « une objection des polythéistes accusant Mahomet d’être un poète inspiré par un djinn. » On trouve aussi dans la sourate xxxvii,35 « Et ils disaient: « Allons-nous délaisser nos Dieux pour un poète possédé ? » On peut remarquer que la charge d’interdiction est plus forte contre les poètes que contre les peintres ou les sculpteurs.L’interdiction est plus explicite que dans le cas de la reproduction des images.D’ailleurs, connaissant l’importance de l’intention dans l’Islam on comprend facilement la permissivité acquise par certains peintres et certains sculpteurs ou au niveau de certaines prises de positions des oulémas par exemple en ce qui concerne les poupées.Dans la religion musulmane l’intention prime sur l’acte:aucune action ne peut être validée si l’intention n’est pas exprimée avant de l’entreprendre par l’actant.
Le rôle de la poésie dans la société arabe anté et poste islamique a été un moyen d’information redoutable:un poème pouvait déclencher une guerre entre deux tribus, faire ou défaire la renommée d’une personne .Et,contrairement à la peinture ou la sculpture, la poésie n’a pas besoin d’un savoir-faire particulier (puisque tout le monde en faisait),ni d’un support particulier pour circuler.La création des arts plastiques nécessite des moyens matériels et cognitifs importants qui supposent l’existence d’un circuit en amont et en aval qui permet la circulation,la reproduction et donc la rémunération des travaux artistiques.
En réalité, l’art n’existe que pour ceux qui le connaissent et l’apprécient.C’est un besoin qui se manifeste, encore de nos jours, dans presque tous les travaux faits pour le plaisir par les femmes et les artisans; l’art ne devient dangereux que quand il exprime la liberté de l’homme et son désir de sortir des chemins battus et des carcans où chaque société tend à emprisonner l’imagination des hommes.
Moha SOUAG
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